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Le demi-cercle du golfe de Gênes figure un trajet simple pour cette promenade au bord de mer, ce « Lungomare » qui vivevolte à l’italienne en montées de côte, escaliers tombant sur des plages, belvédères juchés sur des falaises… On va, vient, louvoie, se retourne, traverse des couloirs d’hôtel, surplombe des jardins fleuris, pénètre des chambres où les montants du lit ont la forme des vagues, sillonne en crawl ou brasse coulée des étendues de mer bleue. Divagations dans l’espace, allers-retours dans le temps dont les portes tantôt s’ouvrent dans ces vieux édifices où nous entraîne Annabella, la jolie compagne et guide, tantôt s’encadrent dans ces clichés que le narrateur, cinéaste et photographe autant qu’écrivain, emporte dans ses bagages. Souvenirs comme la mer au bord du lungomare, lézardes du temps dans les parfaits tableaux aux fixes couleurs argent, vert et bleu… On marche « au bord de l’abrupt ». En contrebas, les masses d’eau « rongent les assises des falaises ». Les palaces d’antan sont à l’abandon. Containers, silos, grues abîment le paysage. Des photos des amants d’autrefois rappellent les parents vieillis. Le lungomare nous promène au grand soleil près des gouffres sombres vers lesquels de jeunes plongeurs s’élancent jusqu’à la fin du jour.
La désaturation de l’image accentue la douceur et la délicatesse de l’enlacement. Octobre 71, comme il est écrit au dos, mes parents ont vingt ans. Mon père, bras nus, chemise blanche ouverte, pantalon gris taille haute, cheveux noirs et mi-longs, le bras droit posé sur la nuque de ma mère. Gilet rose, pantalon bleu nuit, la silhouette toujours plus frêle, le bras gauche étreint sans fermeté la taille de mon père. Tourné vers le sol d’aiguilles de pins – tourné vers l’intérieur d’elle-même – le visage de ma mère a cet air d’étrangeté et d’absence de certains portraits peints. Je me demande si elle regarde aujourd’hui ces photographies. Provoquent-elles en elle une sorte de bond intérieur qui la transporte vers ses jeunes années ? Les regarde-t-elle alors comme le témoignage d’un temps figé dans un présent dans durée, le souvenir d’espaces qui l’aident à tenir ? Je me demande si ces images attirent encore ses rêveries ou si elles creusent, attisent sa mélancolie.
Avant le dernier soir à Bracco, nous escaladons la falaise pour atteindre le promontoire de la forteresse. Les branches des arbres, la fin du jour tamisent les rayons du soleil, soleil qui brunit les fleurs roses des touffes de bruyère. Le rouge et le vert du sol se répètent sur la peau claire d’Annabella, nous marchons au bord de l’abrupt, attentifs à nos pas, silencieux, en contrebas les masses d’eau se chevauchent, tourbillonnent, rongent les assises des falaises, forment par endroits des éboulis de sable, de roches, de cailloux. Annabella arrache, mélange, frotte thym, lavande sauvage, genêts fleuris, laisse sur la robe la tache des sucs, elle équilibre son corps dans la pente, fait contrepoids au vent qui se lève, m’attend sur le matelas d’algues sèches avant de se jeter dans la mer.

Francesco et Katia poursuivent leur tournée dans les villages du Val – quelle merveille oubliée projetteront-ils ce soir ? Nous dînons presque seuls à la terrasse de la locanda, la générosité, le sourire de Franco ne dissipent pas la tristesse d’Annabella lorsque ses yeux balaient les tables vides. Les plats défilent, antipasti de la mer, trofie au pesto, Franco râpe le parmesan, rappelle l’adolescence de sa petite nièce, le visage d’Annabella s’éclaire à nouveau, nous trempons, comme le fait sa grand-mère, des biscuits secs aux amandes dans un vin liquoreux, le vino santo. La nuit, nous espérons en vain la fraîcheur, je sors plusieurs fois dans les rues de Bracco, les cloches de l’église de Moneglia rythment les heures d’insomnie, à l’aube je photographie les deux robes d’Annabella suspendues aux persiennes de la chambre, son corps endormi. Comme hier j’ouvre les portes de la locanda, la tiédeur de l’air domine déjà le vent de mer, nous partons tôt, serrons Franco dans nos bras, éclat de rire, pouce levé , clic-clac dernière image de Bracco.
Annabella prend le volant, direction l’extrémité du golfe de Gênes, la pointe finale de notre arc de cercle, les criques et les falaises de Portovenere, théâtre de ses étés d’adolescente, lieu de rencontre – je l’apprendrai en cours de route – de ses parents. Avant de gagner les forêts hautes du Val di Vara, fenêtre ouverte, je tourne mon regard vers la Méditerranée. Le vert des aiguilles de pin, le bleu du ciel et de la mer, les scintillements d’argent, voilà les couleurs de mes été, trois teintes qui suffisent à la perfection du tableau. La raideur des pentes provoque, sans nous inquiéter, la surchauffe du moteur, nous grimpons encore, nous suivons le hasard et les intuitions d’Annabella devenue experte pour surprendre le hameau ou le village à l’écart, celui qui éveillera nos imaginations. Point d’inédit ce matin, mais des bois toujours plus denses, des rivières sèches, des arbres tronçonnés sur le bas-côté, et la frontière de l’Émilie-Romagne qui approche, je ne pensais pas qu’elle frôlait presque la mer.

Le jour avance, nous avançons avec lui sans pour autant abandonner les hauteurs et le vertige qui l’accompagnent. Dans le parc des Cinque Terre, en surplomb des cinq villages qui avancent dans la mer, les parapets manquent parfois, je fixe la route, droit devant, en même temps qu’elle rétrécit. Nous savons que nous ignorerons les rues et les places étouffées par le tourisme de Monterosso al Mare, Vernazza, Corniglia, Manarola, Riomaggiore ; écrire ces noms en dit assez pour faire rayonner l’espace qu’ils recouvrent. Sans affolement, Annabella parcourt les vingt-cinq kilomètres du parc avant de s’engager vers la grande ville de La Spezzia, elle fait demi-tour aux abords du port commercial, ralentit malgré les coups de klaxon au moment où nous passons devant les murs de la base navale, à l’arrêt semble-t-il ou fonctionnant au ralenti elle aussi – tu pourrais filmer me dit-elle. Oui, et le travelling enregistrerait les jardins de l’hôpital militaire, en travaux, les grilles et les tribunes du stade Al berto P icco qui accueille des matchs de football de série B, la deuxième division italienne. Le travelling se transformerait en plan-séquence pour capturer jusqu’à Portovenere la beauté de la longue route en corniche brûlée par le soleil de midi.

Les falaises hautes de Portovenere forment à la pointe de la ville une nouvelle anse, dessinent une crique. Noires, découpées avec netteté, trouées à leur extrémité par une grotte sous-marine qui porte le nom de Lord Byron, elles sont depuis toujours le paradis des plongeurs fous. Le poète anglais chérissait, comme Annabella et sa famille plus tard, les eaux sombres, le tumulte des vagues, la jeunesse audacieuse, celle qui escalade à mains nues les falaises avant de se jeter dans la mer depuis des hauteurs qui sidèrent. Dix, quinze, vingt mètres peut-être pour les plus téméraires. Annabella le sait, dans cette crique aux allures d’amphithéâtre, je revis mes étés d’adolescent lorsque je m’élançais avec mon cousin, mon père, mon grand-père et ses frères des promontoires varois. Même si les hauteurs diffèrent, le spectacle ne change guère. Les ragazzi grimpent, le corps sec, la peau brune, les filles attendent dans l’eau, encouragent, se moquent au bas des falaises, sur les roches devenues gradins. Les r ôle s, les mouvements s’inversent parfois, les filles prennent leur envol, seules ou à deux, les garçons sifflent et applaudissent. À nouveau, nous avons nos livres, nos carnets d’écriture, mais le spectacle – une autre passeggiata me dit Annabella – emporte tout. En fin de jour, alors que l’amphithéâtre se vide, je photographierai quelques scènes. En plongée. Les filles sur les draps de bain, des sauts suspendus, un couple seul, à l’écart, Annabella au milieu d’un groupe de jeunes gens, Annabella et Adriano, le garçon du passé qu’elle reconnaît. En fin de jour, nous nagerons dans le calme et la lumière faible vers la grotte de Byron, je laisserai Annabella gravir la paroi lisse d’un cône rocheux ; sans difficulté ni terreur, elle réalisera, sous mes yeux surpris, le plongeon arrière de l’été.