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Le ruisseau de la Champenière qui coule au bas de chez moi m’a inspiré pour évoquer celui qui longe le château de L’Entrefête. Et qui oriente les pas du narrateur dans cette promenade matinale.
Il faisait frais. Il faisait cette fraîcheur éblouie d’un matin de printemps comblé de soleil. Un forsythia léchait d’une flamme jaune des balustres. Un camélia rouge s’effeuillait sur l’herbe. Elle coulait jusqu’à l’orée d’un bois dans un frissonnement moiré de ténèbres que les oreillettes piquaient d’un jaune aigu. Mes pieds se glaçaient dans une verdure plus odorante que les jonquilles qui éparpillaient à droite leur pâleur aigre sur la remontée de la pente, à hauteur de la terrasse. Des cyprès, des sapins flambaient noir à l’est du château, mais l’horizon moutonnait ailleurs de bois nus, englués de caramel clair. Des vapeurs mauves bleuissaient à leur ombre.
J’avais entrevu des silhouettes au loin près des grands arbres, mais je n’étais pas pressé de rejoindre la bande, je voulais me baigner seul dans le printemps. La pente s’accentuait. Des roches ocreuses déchiraient l’herbe. Il y avait le bruit d’un ruisseau qu’on devinait en contrebas sous la broussaille. Des trouées apparurent qui donnaient sur un fossé noir. Elles s’élargirent. J’étais près de l’eau, enfin.
Elle coulait ici dans un désordre de grenier parmi les feuilles moisies, les toiles d’araignées pendantes, les racines tortes, les branches rompues, les débris de lumière. Elle s’étranglait plus loin avec un glougloutement dans un goulet mystérieux, puis elle glissait tout éclairée sur l’herbe et le sable. Le ruisseau sinuait, obliquait à nouveau dans un antre obscur. Je pouvais suivre en me courbant la sente du bord, frôlé par les ronces, les houx, les feuilles naissantes. Un fuseau de boue noire, très lisse, sentait l’écurie sale, mais le talus, fluorescent, embaumait. J’y aspirai à me pâmer le parfum des primevères. Le ruisseau bouillonnait blanc soudain en une courte chute, emplissait d’eau dormante une vasque brune, puis se tordait entre les troncs gainés de lierre, la lumière inouïe, les caillots d’ombre. Je me couchai au soleil sur un coin de terre nue. La brise brassait les branches. L’eau gargouillait. Le trot d’un cheval passa. Je m’assoupis.