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Il est des paysages qui nous remuent l'âme, font transparaître d'intimes secrets. Et des promenades qui nous y conduisent comme de tremblants désirs inavoués...
Foin des frayeurs aujourd’hui. Je sors du chemin à tous risques. J’enjambe le treillage et ses bâtons pointus. Je m’aventure dans la sente buissonnière. Elle serpente dans un hallier haut d’une demie jambe où se serrent les ronces à fleurs roses, les prunelliers nains barbelés d’épines sournoises, les ajoncs défleuris qui vous griffent les mollets au passage. Sa ligne de terre poudreuse que la canicule blanchit grimpe et dégringole au gré des rebonds qui déforment la lande des crêtes. Un instant elle se retourne vers le nord, nous fait revoir un immense champ d’ajoncs roussis, pétrifiés jusqu’aux ramures vert sombre des cyprès, puis elle vire et s’arrête sur un rocher gris bleu qui s’avance vers le large en pente douce.
A ma gauche, la sente encore rétrécie remonte entre des touffes épineuses à flanc de précipice. Je marche à pas menus, jambes crispées. Je force pour pencher le front mais l’herbe et les saillies des rocs me cachent le fond du gouffre. Seul le bruit de l’eau qui y glisse le situe à mes pieds dans l’espace qui vibre. Enfin j’entrevois la vague brune qui rampe vers un trou obscur, entre deux grondements…
Au fond du poulailler de chez nous, dans la haie mitoyenne, une grande pierre plate levée faisait la margelle d’un puits. J’aurais pu pencher la tête sous les branchages au-dessus de la bouche ombreuse si un grillage ne m’en avait empêché. Mais il n’aurait pas barré la route au croquemitaine qui dormait là, mi homme mi pieuvre, pelotonné dans l’eau invisible. Ma mère me l’avait dit, ma mère qui pouvait le réveiller si je faisais le difficile à table. Et il viendrait jusque dans la cuisine pour me saisir et m’emporter ... L’écho de ma terreur d’enfant, je l’entends encore ici résonner au bas de la falaise.
Sa pente abrupte s’inverse au promontoire, se creuse en dedans. On voit le promeneur au loin suspendu sur l’abîme. Devant lui, un énorme pilastre s’est détaché de la paroi, penche vers la mer à côté de la faille béante. Dessous s’entrevoit l’ouverture noire d’une grotte où les lames s’engouffrent à marée haute. Les plaques de schistes, empilées, ont aussi des rentrants ténébreux. Les surplombs en saillie qui rythment l’échancrure des criques, érodés, creusés de partout, affinent dans le crépuscule des sculptures étranges, vaguement effrayantes : le museau d’un renard, le mufle d’un rat, la tête monstrueuse d’un varan. Je n’ai rien vu de plus sinistre en mon pays si ce n’est à Machecoul les derniers pans du château de Gilles de Retz. Dans une paroi tournée vers l’ouest, il me semble d’ailleurs les apercevoir. On ne voit plus le bleu du schiste. La pierre, oxydée, montre des méplats roux, des renflements bruns, des surfaces noires. Les lichens oranges, ternis, se fondent dans les coulées ocres. Tout un camaïeu sépia strié par les lignes parallèles des plaques fait saillir les gros moellons des enceintes médiévales jusqu’à une ouverture à ras de plage où s’enfonce on ne sait quel souterrain…