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A 38 ans, l’auteur du Journal d’une femme de chambre n’est pas encore romancier. Il a publié articles, contes et nouvelles mais le texte du Calvaire, son premier roman, est encore à revoir. Octave Mirbeau a besoin pour cela du calme et de la douceur de la nature. On lui a vanté Noirmoutier. Il s’y rend avec Alice, sa future femme, à la fin de juillet 1886. Il y séjournera jusqu’à l’automne alternant les corrections du roman, les longues lettres à ses amis, dont le peintre Monet… et l’écriture de cette promenade. On l’y voit débarquer à l’estacade, longer la plage des Dames, grimper au bois de la Chaise, découvrir la longue étendue de l’île et sa plaine semée de barges de sel « d’une admirable mélancolie ». Peintures de profondeurs sylvestres, marines changeantes comme le ciel qui rivalisent avec les toiles de Monet alternent avec des croquis quasi naturalistes. Qu’on se reporte au texte complet de Noirmoutier publié par Jean-Louis Moreau pour découvrir auprès de la tenancière du casino, gironde et bavarde, Rosalie et son pédant compagnon ou ce Monsieur Padioleau, irascible pêcheur. Le regard enchanté du peintre alterne avec la verve caustique du romancier, ami de Zola. La promenade littéraire s’agence en nouvelle et l’intrigue se noue vite autour de l’obsédante question : où et quand verra-t-on la villa des Glaïeuls… avec son piano ?

La traversée s’est faite en une heure. Le temps d’admirer ce beau lac tranquille qui est la baie de Noirmoutier, l’île, toute rose, en face, qui se rapproche à chaque instant, et se découpe, plus nette, sur un ciel de nacre fine ; à sa gauche, la tour du Pilier et les récifs du Moine, frangés d’écume ; à sa droite les dunes plates qui rayent la mer comme d’un trait d’encre violette, le village de Barbâtre dont les maisons blanches et les moulins à vent semblent baigner dans l’eau, le passage du Gois, marqué de distance en distance par de hautes balises, qui se découvre et se dessèche aux heures du jusant… et déjà nous accostons à l’estacade (1) du bois de la Chaise, un bois de pins tristes et d’yeuses superbes, aux troncs tordus, au feuillage presque noir. Juché sur un des madriers de l’estacade, un amateur de pêche maugrée, sous le large chapeau de paille en forme de cloche qui l’abrite, comme d’une tente. Subitement dérangé, il replie sa ligne d’un air furieux et s’en va… [...]
Des gamins, des femmes nous abordent et nous offrent leurs services, presque timidement, à voix basse, un joli sourire aux lèvres. Aucun empressement d’ailleurs, et pas un cri, pas une bousculade, pas la moindre poursuite. On ne se sent pas enlever ses paquets de vive force, par des mains impérieuses et crochues. Au lieu d’être entourés, heurtés, abasourdis par l’armée glapissante des commissionnaires et des mendiants, ainsi que cela se passe à tous les débarcadères, peu à peu le vide se fait autour de nous. Les bagages déchargés restent là, tout bêtes, sans que personne se présente pour les emporter à la ville. J’examine la route qui débouche du bois sur l’estacade ; rien, pas même l’ombre d’un cheval attelé à l’ombre d’une charrette… Quatre ânes, quatre pauvres « cagnots », l’oreille basse, attendent au piquet les excursionnistes fabuleux, sous la garde d’une vieille qui, couchée à plat ventre sur le sable, fume sa pipe, indolente, les yeux fixés au loin, sur la mer.
La route serpente, dans la bruyère fleurie, entre les pins et les chênes verts, côtoie des rochers tapissés de lichens bizarres et de petites plantes jaunes au parfum de vanille. Une femme qui ramasse des aiguilles de pin, , pieds nus, la tête couverte d’un mouchoir à carreaux rouges, s’interrompt de travailler et vient vers nous, souriante et sans hâte.
- J’ai une villa, nous dit-elle, une belle villa… La villa des Glaïeuls… Il y a un piano… C’est la seule où il y a un piano.
- C’est à vous, cette villa ?
- Ah ! dame, non !
- Vous êtes chargée de la louer ?
- Ah ! Dame oui !… Il y a un piano… Et puis, tous les matins, je vous porterai des chevrettes.
- Nous verrons cela tantôt, ma brave femme !
- C’est ça !… J’suis dans le bois, là, ou bien là… ou n’importe où… vous n’aurez qu’à m’appeler… Ah ! Dame, oui !
Et elle se remet à ramasser ses aiguilles de pin du même mouvement purement doux, en souriant toujours.

Au bout de deux cents mètres, brusquement la route retourne vers la mer, dominant une plage de sable toute dorée. Là une tente est dressée, sous laquelle des tables servies s’allongent, couvertes d’assiettes de palourdes, de homards et de sardines fraîches. Quelques baraques en planches moisies figurent des cabines de bain, et des costumes à raies rouges et bleues sèchent, pendus à la barre d’un trapèze. Un musicien indigène, coiffé d’un béret de matelot, souffle dans un instrument de cuivre très étrange, qui tient du piston, de l’ophicléide (2) et du cor de chasse, les airs agaçants de La Mascotte, et des ânes à touffes de poils longs et roux se poudrent dans le sable, les quatre fers en l’air. On appelle cet endroit le casino.
Du casino, le spectacle est admirable et d’une douceur infinie. La mer est rose, le ciel rose, et la côte, là-bas – que borde un étroit ruban d’eau plus blanche – rose aussi, plus rose que la mer et que le ciel, avec de petites taches bleues, et des blancheurs subites qui, çà et là, étincellent vivement. Il faudrait le pinceau de Claude Monet pour exprimer cette clarté, cette légèreté, cette limpidité de rose. Un nuage passe, et voilà une ombre violette qui s’allonge sur la mer, s’échancre, glisse lentement, pareille à une île qui flotterait… Un nuage passe, et c’est une ombre verte, d’un vert lumineux, transparent, où l’on devine les profondeurs sereines, immenses, comme les ciels des soirs tranquilles ou des jeunes matins… Et tandis qu’une goélette et deux cotres (3) restent immobiles à leur mouillage, des chaloupes de pêche traversent la rade et bientôt vont se perdant, délicieusement roses, dans tout ce rose épandu qui monte de la mer et qui tombe du ciel.
Pendant que nous déjeunons, la directrice du casino, souriante, vient nous saluer. Elle est grosse et fort avenante, et elle porte sur la tête, très en arrière, une coiffe en forme de court hennin. Les deux mains appuyées à la table, elle se penche et se balance, souriant sans cesse.
- Vous venez peut-être pour habiter l’île ? Nous demande-t-elle.
- Précisément.
- C’est très bien… J’ai une villa, une belle villa… la villa des Glaïeuls… Il y a un piano… C’est la seule où il y a un piano…
- Alors, c’est à vous, cette villa ?
- Ah ! dame, non !
- Vous êtes chargée de la louer ?
- Ah ! dame, oui ! … Il y a un piano… C’est très lustrueux… Et puis, tous les matins je vous porterai des chevrettes (4) ou des homards, ou des gâteaux, ou du tabac, ou n’importe quoi…
- Nous verrons tantôt.
- C’est ça… je suis là, ou bien au pays, ou bien n’importe où… Vous n’aurez qu’à m’appeler… Mangez, mangez… Régalez-vous… Moi, ça me fait plaisir qu’on mange beaucoup… Ah ! dame, oui !… Quand vous voudrez une belle loubine (5), vous n’avez qu’à le dire. Mangez, régalez-vous… [...]

Je me suis promené dans le bois de la Chaise. Des femmes y travaillaient courbées sur la bruyère, levaient la tête à mon approche et me souriaient. Des lapins déboulaient de leurs gîtes, montrant une seconde la houppe blanche de leur derrière, puis disparaissaient dans les trous de rocher. De place en place, des chalets tout neufs, et brillant comme des joujoux, surgissaient dans la verdure, entourés d’une mince palissade, ou bien campés dans le bois, au hasard, ainsi que les jouets qu’aurait oubliés un enfant. Cloués au tronc des arbres, il y avait partout des écriteaux où on lisait : À louer, la villa des Glaïeuls, la seule où se trouve un piano. C’était une véritable obsession que cette villa et que ce piano. Et j’eus un frisson à la pensée qu’elle me poursuivrait peut-être sur les grèves, et sur les dunes, que je la retrouverais au large et que les goélands me l’apporteraient dans leur cri plaintif. Déjà la Valse des Roses me hantait : il me semblait que les pins, les chênes verts et les rosiers tournaient, tournaient avec des mouvements de mazurka.
Mais je n’ai pas loué la villa des Glaïeuls. Ma maison, rustique et sans piano, s’adosse au bois : une allée quadrangulaire de chênes géants en délimite l’enclos. Le jardin herbu est plein de fleurs, les arbres fruitiers ploient jusqu’à terre leurs branches chargés de la bonne moisson automnale. Le mimosa, le grenadier, l’eucalyptus et le laurier-rose y poussent aussi forts, aussi parfumés, que sous les ciels du Midi. Entre les ramures des chênes, j’aperçois, devant moi, une plaine que paissent les troupeaux de vaches et les petits ânes vagabonds et gais, une plaine que ferme Noirmoutier avec le clocher blanc de son église, et les tours de son vieux château. Puis ce sont des fermes aux murs éclatants, peints à la chaux, aux toits plats et roses, puis des moulins à vent qui tournent, dans le ciel, leurs croix démentes. A gauche, encore une plaine, d’une admirable mélancolie, semée de barges de sel. Des bras de mer s’y enfoncent, l’enlacent, l’étouffent de leur irrésistible étreinte. Et par delà une large bande de terre, au loin, le grand large, sombre, terrible, mystérieux, qui semble descendre sur nous au galop de ses vagues chevauchantes.
Le soir, pas d’autres bruits que le grincement d’une drisse (6) sur le chenal, et dans le ciel immense, tout bleu de lune, les feux tournants du Pilier, qui luisent comme une seconde lune, monstrueuse et sanglante.
(1) estacade : jetée à claire-voie qui sert d’embarcadère.