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Un texte qui passe la centaine de pages, un protagoniste qui n’est pas le narrateur, se déplace en voiture dans un rayon de plusieurs lieues, tue le temps avant un rendez-vous d’amour donné dès l’origine comme le motif même du récit, on est loin du canon d’un genre tel que paraissait le fixer le solitaire de la Cinquième promenade. Qu’importe ! Et malgré le travestissement des noms et la torsion des routes, c’est bien ici la rencontre d’un homme et d’un réel pays, celui de Guérande, parcouru, observé jusqu’en ces recoins sordides et finalement rendu présent avec sa substance de terre, d’air, d’eau et de feu. Simon, même s’il rappelle l’Albert fictif du Château d’Argol, ne peut nous masquer Julien, sinon Louis, l’enfant des vacances à Piriac. Il se fond avec Gracq dans cette voiture fouisseuse de la nuit comme une taupe à la recherche de l’intime de soi dans la chair d’un pays… Les héritiers de l’auteur et des éditions Corti voudront bien me pardonner je l’espère cette longue citation, moins d’un septième de la nouvelle cependant. Elle se veut autant signe d’admiration qu’appel à la lecture de la promenade toute entière. Ce parcours qu’on suit ici un moment, il faut l’accompagner de l’origine à son terme, ce n’est que là qu’on en sentira l’élan véritable, la beauté et la force…
...C’était maintenant le moment le plus glorieux de la journée : l’air était si léger que Simon, pour le pur plaisir de respirer, baissa les glaces de la voiture ; cet air frais, et la couleur d’or de la journée déjà fléchissante, lui montait à la tête comme un vin. Il regardait devant lui l’ombre de la haie qui s’allongeait jusqu’au milieu de la route, et de temps en temps, sur sa droite, le sommet de la colline où montait au-dessus de l’horizon la pointe d’aiguille du clocher de Coatliguen. Il se sentit de nouveau un moment heureux comme il l’était toujours sur la route à la fin d’une belle journée, quand l’ombre des poteaux télégraphiques commence à s’allonger sur les chaumes et que les vitres des fermes tapies prennent feu au loin l’une après l’autre dans le soleil oblique ; le blanc de chaux d’une tour de moulin, devant lui, flambait dans le soleil : la campagne devenait un théâtre où un doigt de feu, délicatement, venait toucher et allumer la touffe de gui d’un pommier isolé dans la pâture, l’ardoise mouillée d’une gentilhommière au creux de sa chênaie : tout devenait embuscade, apparition, flamboiement aussitôt éteint qu’allumé. Mais, déjà, au bord de la route, passaient çà et là des mares songeuses, endormies entre leurs lentilles d’eau, où la nuit tapie attendait l’heure de monter et de s’élargir.
« Il faudrait que cette heure ne finisse jamais », se dit-il en faisant un soupir d’aise, comme il lui en venait parfois lorsqu’il se reposait allongé auprès d’Irmgard. « Parce qu’elle est celle-ci et nulle autre, et aussi parce qu’elle vient avant. » Le sentiment de l’heure mûrissante, du temps en route irrésistiblement vers son fruit, logeait en lui comme dans une femme grosse : l’envie lui venait par instant de fermer les yeux. Il pressa l’accélérateur : la voiture bondit sur le chemin plat, mais presque aussitôt, il laissa tomber sa vitesse : il ne tenait pas à dévorer si vite le ruban enchanté. Coatliguen commençait à grossir immobile devant lui au bout de sa lande rase, nue et crêtée sur l’horizon dur comme une petite ville espagnole – dès qu’il roula sur le plateau, la maigre brande de genêts et d’ajoncs se tapit au ras du sol, laissant le soleil balayer les friches comme une mer râpeuse et frisante : plutôt que le soleil descendre, on croyait sentir la terre autour de soi se hausser dans l’air comme le plus haut pont d’un navire – battue de part et d’autre d’une lumière écumeuse. Simon se retourna une seconde : la mer avait basculé au-delà du rebord du plateau – les flaques noires peu à peu déferlaient derrière chaque buisson, un vent libre coulait le long de la voiture, hersait une mer jaune et changeante où les ombres bougeaient. Les haies s’étaient écartées de la route ; il roulait au bord des herbes ainsi que sur certaines plages de Bretagne on roule au ras des franges d’écume. Le monde ne parle pas, songea-t-il, mais, à certaines minutes, on dirait qu’une vague se soulève du dedans et vient battre tout près, éperdue, amoureuse, contre sa transparence, comme l’âme monte quelquefois au bord des lèvres. Il alla ainsi un moment, la tête vide, un peu ivre, sur la route où le soleil descendant enflammait une allée de gloire. Les rempart de Coatliguen montaient au-dessus de la lande, nets et comme encrés dans la lumière de soir de vendanges ; par instant, à travers une échancrure du plateau, on apercevait en contre-bas les marais salants, leur châssis plat luté de sel blanc cuisant dans le soleil comme le vitrage d’une serre, et derrière eux un cran de l’horizon de mer, d’un bleu fané, buvardé déjà contre le ciel comme la fumée d’un bateau qui s’éloigne ; de ce côté seulement commençait à sourdre dans le paysage une note déjà nocturne qui parlait d’éloignement, de séparation, de la tristesse du couvre-feu.
Il n’y a pas de faubourg à Coatliguen ; si on laisse à sa gauche la route circulaire qui contourne le mail, haut perché sur la crête aplanie des anciens remparts, on a tout de suite devant soi une porte voûtée ; la rainure ménagée pour les chaînes du pont-levis creuse encore le granit qui du côté de la pluie présente l’aspect rugueux, encroûté, et la couleur d’une paroi de jetée à marée basse. La porte passée, on cahote aussitôt dans le lacis des ruelles où les pavés rejointoyés par une mousse d’un vert acide sèchent mal. Il n’y a pas de trottoirs ; les maisons aux croisées étroites se soudent à la ruelle, et semblent bâties en pavés empilés. Même à la fin d’une journée chaude, les moellons semblent finir à peine de s’égoutter. Chaque fois qu’il marchait par ces rues, Simon ne pouvait s’empêcher de penser à une ville d’Ys ressurgie, et dans la mouillure perpétuelle de ses pierres salées s’essorant encore du suintement de la mer. Çà et là seulement, des pots de géranium posés sur l’appui de granit des fenêtres – parfois flanqués d’une cage qui pépie pour le vide de la ruelle – brûlent d’une lueur phosphorescente contre la couleur du bronze mouillé : le manoir de Kergrit, quand on vient de la mer, annonce de loin ces venelles cuirassées comme la sentinelle aventurée d’une flore qui s’installe plus loin en peuplements compacts.
Simon rangea sa voiture au bord du foirail qui précède la porte, et, passant la voûte, commença à marcher le long des ruelles. Parce qu’il avait roulé vite, il ressentait un léger trouble de l’équilibre qui n’était pas désagréable : comme si le corps vivement projeté de l’avant se fût étonné de la lenteur des jambes paresseuses, freinées ainsi que par l’eau d’un gué. Dès qu’on avait quitté la place et qu’on entrait dans l’ombre des maisons, le soir était assis dans les ruelles, surveillées seulement du coin des seuils par l’oeil mi-clos de chats prudents. Le bruit du moteur une fois arrêté, le silence étourdissait un peu Simon : peu de monde à cette heure dans les ruelles pleines de courants d’air, qui, plutôt que pour des passants de chair, paraissaient faites pour des apparitions plus fuyantes : un tourbillon de feuilles sèches, l’éclair d’un linge séchant à l’appui d’une fenêtre, ou la robe voletante d’un prêtre dans l’éloignement. Le bruit de ses pas sur le pavé de la rue retentissait contre le pavé des façades ; au long de ces venelles coudées il lui semblait se promener dans une oreille de pierre. L’exaltation qu’il avait ressentie sur la route était tombée ; cette citerne de froid et de silence entre ces margelles de pierre le dégrisait. Le froid, le silence, l’immobilité, la nuit, il les avait toujours aimés, mais parfois, au creux d’une forêt, devant une mare dormante, dans l’accueil figé d’une pièce vide, il les touchait du doigt tout à coup comme une promesse glacée, un état final, dernier, qui une seconde laissait tomber le masque – ses soirées surtout, à la tombée du jour étaient pleines de ces paniques mal domestiquées. Il sentait distinctement la fraîcheur tomber sur ses épaules ; il frissonna, fâché de sa promenade, rebroussa chemin vers la porte de la ville, que l’ombre des maisons coupait maintenant à mi-hauteur. Au haut de la tour qui la coiffait, le soleil brûlait les touffes de giroflées des corniches et enflammait le cadran de l’horloge. Le cri des corneilles tombait sur la ruelle avec le soir. Plus résonnant, plus prolongé, plus caverneux, on eût dit, entre ces pierres affinées par la vibration des cloches.
Le soleil balayait encore dans toute sa longueur le foirail ; au pied du rempart gazonné, les rangées de barres de fer où on attachait les bêtes aux jours de marché luisaient comme les rails du matin dans la lumière frisante. Simon traversa la place et se trouva assis en face d’un guéridon de fer, sous l’auvent de toile d’un petit café qui faisait face au rempart. Le sentiment de légèreté qui, tout à l’heure, le faisait voler sur la route l’avait quitté ; il se sentait pesant et las, la tête vide. Il regardait sans pensée la place que le soleil rasant élargissait – un de ces foirails de petite ville, trop vastes pour leur lisière de maisons basses, plus infréquentés qu’une clairière dès que la poussière des jours de foire est retombée. Les oiseaux pépiaient avant la couchée dans les ormes du rempart ; le vol bas des martinets qui commençaient leur sarabande du soir traversait le lac d’air ample et liquide de la place et rayait par instants le bleu des croisées hautes. On n’entendait que leurs cris suraigus qui à chaque volte changeaient de fréquence : les gamins du bourg devaient déserter ce terrain vague sans recoins et sans secrets, plus nu sous le soleil que n’est une paume. Le souvenir des cris des mouettes et de la plage vide revenait à l’esprit de Simon – toute la journée, sur ces lisières de mer où il n’avait vécu jusque-là que dans la fête peuplée des vacances, il s’était étonné de trouver la terre si pauvrement peuplée, et si tôt vide. La lumière poudreuse, ocrée et presque rousse n’égayait pas la petite place ; il lui semblait plutôt qu’elle émergeait devant lui, étrangère, plus déserte qu’un banc de sable que la marée découvre. Il écouta un moment le soir dépeuplé et criard. La pensée par instants le traversait que dans un moment il verrait Irmgard – mais cette nouvelle lui parvenait à la fois certaine et étrangement neutre, à la manière de ces dépêches qu’on lit placardées dans le hall d’un journal ; c’était comme si en ce moment elle l’eût concerné à peine ; la petite étincelle qui eût annoncé le contact ne s’allumait pas. Mêlé aux acacias de la petite place, dont le vent parfois faisait frisotter durement les boules serrées sans les incliner, pour un moment il n’était que cette heure, et faisait cercle avec eux autour des langues de poussière qui couraient au ras du sol dans le soir élargi.
En face de lui, de l’autre côté de la place, s’allongeait jusqu’à l’angle de la ruelle du rempart une longue bâtisse à étage, au toit d’ardoise à girouette, crêté d’une guipure de zinc découpé, troué par l’oeil de bœuf de ses mansardes ; un mur plein, piqué de ravenelles, prolongeait la façade de ce qui paraissait être une ancienne auberge. Le portail voûté, clouté de ces clous énormes qu’on appelle en Espagne moitiés d’orange - avec une porte piétonne à loquet de fer découpée dans son vantail de droite – éventrait le mur plein ; derrière la porte charretière, on imaginait encore malgré soi une cour pavée, un abreuvoir, le ferraillement de roues, les coups de fouet, le feu ronflant, les poulets plumés, le remue-ménage de postillons et de servantes d’un relais qui dételle pour l’étape du soir. Il laissa son imagination un moment courir la poste sur ce tohu-bohu plaisant. Cette petite agitation de fantômes qu’il évoquait venait peupler sans effort l’heure dorée et béante qui lui semblait à peine réelle ; il avait parfois le sentiment vif de ces joints mal étanches de sa vie où la coulée du temps un moment semblait fuir et où, rameutées l’une à l’autre par un même éclairage sans âge, le va-et-vient des seules images revenait battre comme une porte. L’ombre du rempart coupait à mi-hauteur la muraille grenue ; sa crête éclairée flambait de ce jaune de flamme spectral, presque inquiétant, qui roussit quelques minutes au coucher du soleil la pierre la plus blanche et que désignent les marins quand ils disent que le pavillon brûle. La place s’était vidée de ses passants rares ; la fête enflammée et luxueuse que donnait le soleil déclinant semblait sans lien avec ce champ de foire déjà assoupi. Il semblait à Simon que derrière lui – par-dessus lui – un œil grand ouvert et énorme contemplait cette gloire étrangère du jour finissant.
Sitôt quitté Coatliguen, la voiture plongea dans les lacets d’une côte à pic. Le soleil bas laissait déjà baigner la pente dans l’ombre ; par-dessus leurs grilles, les feuillages crépus de quelques sombres petits parcs bretons venaient encaver la route et rejoignaient au-dessus d’elle leurs branchages en une voûte noire ; avec un froissement frais et soyeux d’arroseuse, les pneus à chaque virage faisaient gicler l’eau du tapis des feuilles pourries. La nuit déjà se glissait hors de ces repaires murés par les branches, tapie et conservée tout le jour comme ces mares qui ne sèchent jamais, et maintenant dilatée et sournoisement se coulant par-dessus les murs. Un instant il ferma les yeux et se laissa glisser sous la voûte mouillée, aspirant à pleins poumons la fraîcheur salubre et résineuse ; il retrouvait le sentiment d’accueil profond, initiatique, que lui gardaient toujours ces cavées froides aux tempes ; ainsi, au soleil déclinant, passé le col et quitté l’alpage grésillant et tout crayeux encore de soleil, il aimait se laisser absorber comme par une eau froide et fermée par le tunnel des sapins du versant de l’ombre – ainsi maintenant il se laissait couler, éprouvant voluptueusement de la plante des pieds dans les virages la masse de la voiture qui dévalait. Un moment il souhaita se confier jusqu’à la gare à cette pente ombreuse et froide – maternelle – les yeux fermés, les oreilles sifflantes, comme un skieur qui se laisse couler de sa montagne jusqu’à l’hôtel : les seuls moments de sa vie qui lui avaient paru valoir la peine de les vivre avaient ressemblé à cette vrille qui s’enfonçait toujours plus bas à travers les arbres. Il soupçonna qu’Irmgard n’était peut-être que le nom de passage qu’il donnait ce soir à cette glissade panique. Il n’avait eu dans sa vie qu’une maladie grave ; chaque nuit, quand la fièvre, qui le faisait délirer, le laissait tomber dans le sommeil plus pesant qu’une pierre, il avait refait le même rêve : une Sibérie immensément gelée, une piste entre des sapins noirs, la neige doucement phosphorescente de la nuit – et, fascinantes, inévitables, comme le plaisir solitaire, ces deux planches sous ses pieds sur lesquelles toute la nuit, la tête lourde et légère, la tête perdue, au travers de la terre morte, il glissait.
« Il n’y a eu que des départs dans ma vie – songea-t-il. Je n’ai jamais aimé arriver. » La voiture jaillit de la tranchée obscure des arbres et commença à rouler comme sur la mer au ras de la plaine illuminée ; de ce côté le Marais Gât venait baigner le pied même de l’escarpement du plateau. Il cligna des yeux dans la gerbe éblouissante du soleil, serra les dents et, ivre de large, lança la voiture de toute sa vitesse. La route traversait le Marais en une ligne droite qui le coupait à perte de vue : une tranchée basse, ouverte entre les roseaux bruissants. De temps en temps, elle enjambait un des étiers qui coupaient les roselières : une seconde on voyait luire, à droite et à gauche, un sentier d’eau huileuse et lourdement clapotante qui courait se perdre vers l’horizon embrumé ; on eût dit que l’eau, puissamment, sourdement, soulevait la croûte fragile de la route et la chevelure ondulante des jonchaies. Tout au fond, la torche vive s’était rallumée à l’horizon, décollée de sa hampe par le brouillard déjà violet. Elle s’ouvrait et se reployait de seconde en seconde avec une déhiscence sensuelle de fleur, crevant par en haut en une gerbe d’étamines couleur de suie, dardée, gonflante et houleuse sur les hanches bougeantes de l’air. Dans le crépuscule qui commençait, elle éveillait un reflet gras et cuivré, vaguement sinistre, semblait conjurer la nuit autour d’elle au milieu du jour encore clair. Il commençait à faire plus froid. Le vent de la nuit s’était levé de la mer, et passait sur les roseaux, coupant, sec, par rafales rapides, éveillant sur l’eau des étiers un étincellement hostile et désert. Simon poussa le bouton du chauffage, mais laissa la vitre de la portière ouverte ; l’air chaud glissait sur ses genoux, tandis que le froid commençant de la soirée battait contre ses joues avec une palpitation d’éventail. Une onde de bien-être le parcourut, qui montait le long de ses jambes ; tout en conduisant d’une main, il rangea les cartes sur la tablette de bord, débarrassa le siège des journaux étalés ; dans les étapes de la nuit, il aimait ce moment où, avant de plonger dans le noir, il faisait de l’ordre dans la coite maison roulante, disposait à portée de sa main, pour les atteindre sans effort dans l’obscurité, la carte, les cigarettes, le briquet, la lampe électrique ; quand tout était rangé, il allumait une cigarette, dont le point rouge commençait à se refléter sur la vitre du pare-brise, éveillant autour de lui le fantôme d’un sourire vague et béat, qui flottait sur le ruban encore clair de la route et s’évanouissait après chaque bouffée, comme le sourire du chat d’Alice : il ne restait plus qu’à regarder autour de soi la terre s’assombrir immobile, les premiers chats rôdeurs traverser la chaussée de leur silencieux galop de chasse, les branchettes des arbres se découper une dernière fois sur l’horizon de soufre – puis les premières lucioles dans l’éloignement qui grandissent et glissent le long de la vitre, plus vite qu’on s’y attendait, le soupir perceptible des feux arrière à chaque coup de frein – alors le cliquètement de l’allumage des lanternes, la faible lueur de phosphore éveillée sur les cadrans du tableau de bord feraient basculer d’un coup la voiture dans l’intimité de la veillée, et un autre homme naîtrait, sérieux et un peu tendu, comme un guetteur de tranchée le doigt posé sur la détente, les yeux et le bout des ongles aimantés par le lointain confus de la route, rivé aux feux jumelés qui se démasquent d’un coup, traîtreusement, derrière la crête proche. De temps en temps, il s’efforçait de penser à Irmgard, mais il ne sortait de lui qu’une petite flamme distraite et bavarde qui consommait aussitôt son aliment et rougeoyait seulement au bord de la nuit fraîche comme dans le vent la frange d’un papier brûlé ; il avait beau battre le briquet, il sentait bien que le bonheur de la revoir n’était en ce moment que cette flamme désinvolte et espiègle qui vivait toute seule et s’attisait du vent frais, de la bonne route, du soir battant et encore ouvert. Il ne perdait pas conscience du fil tendu qui le rattachait à elle – mais cette vitesse même, cette hâte affamée qu’elle lui communiquait le projetait à chaque instant loin d’elle : il tournait autour d’elle comme une petite planète, il ne la rejoignait pas. Il songea que cette fois-ci l’étape serait très courte. Et il sentit en lui comme le premier mouvement du regret.
Sur la droite, un semis de toits de chaume émergea des roseaux, pareil à une congrégation clairsemée de ces cahutes où s’embusquent les chasseurs de canards ; il reconnut l’île d’Eprun, ralentit et s’engagea dans une route de terre qui cent mètres plus loin se nouait en une boucle fermée ; elle capturait dans son collet la trentaine de chaumières basses qui constituaient la petite garnison de ce pointement de terre ferme. Il leva le nez aussitôt et flaira le vent par la portière, cherchant à surprendre de loin l’odeur brune et terreuse de la tourbe brûlée. Ce qui lui plaisait à Eprun, c’était l’isolement, parfaitement clos, du hameau tapi au creux des roselières. « Au test du village, pensa-t-il amusé, c’est probablement le village que je construirais. » La route de terre battue, pleine de flaques, et bosselée par les dos de roche nue qui affleurent dans l’île, encercle une pâture rase où les chats font la sieste et où picorent les poules qui vont et viennent et se promènent sur la route comme dans un jardin privé. Entre la route et le bord de l’île, les chaumières sont réparties selon des intervalles inégaux, séparées seulement l’une de l’autre par leurs jardinets – avec une treille qui grimpe jusqu’au bord du toit. Elles présentent le long de la route leur pignon ; à l’autre bout de la maison, l’ « île » cesse et le marais commence. Les roseaux viennent battre contre la clôture des jardins, on voit les plates au bout des carrés de légumes, et parfois le départ d’eau louche et brune d’un étier. A six heures du soir, Eprun, qui brûle la tourbe du marais, fume épaissement de toutes ses cheminées comme ne fume plus aucun village de France, dans une odeur grasse, organique et terreuse, ainsi qu’un village cosaque. Les jardinets sont pauvres et à demi-sauvages, salis par l’empilement des mottes de tourbe, mais battent les murs bas et les assiègent, piquant parfois, comme une flammèche, jusque sur les toits de chaume, une gerbe d’iris. Quand on passe en voiture sur le chemin circulaire qui est l’unique rue du village et ne mène nulle part, on se sent aux lisières de l’infraction, comme si on empiétait sur une voie privée ; les chiens bondissent des jardins et aboient sur la route, des silhouettes à peine bienveillantes s’encadrent dans les portes ; il n’y a guère longtemps encore, on jetait aux touristes des cailloux. Simon, les yeux en éveil, commença à rouler doucement sur le chemin de ronde. L’île s’élève de deux à trois mètres à peine au-dessus du marais ; à sa droite, au travers des clos des jardins, les roseaux se découvraient, à perte de vue, bougeants et animés par le vent du soir – des plages pelées trouaient par endroit les roselières, qui étaient les tourbières creusées de leurs entames noires. Tout au fond, la colline de Coatliguen fermait l’horizon, le ciel à sa crête encore argenté par la lueur réfléchie de la mer. Le soleil se couchait, mais il jaunissait encore l’herbe du pâtis, y projetait l’ombre dentelée des masures. Des enfants jouaient avant le dîner, et se poursuivaient à travers l’herbe trempée à grand bruit de sabots ; les mères çà et là commençaient à les appeler sur le pas des portes. Le charme de ce village misérable agissait de nouveau sur Simon ; il tenait à ce cercle de maisons si lâchement distribuées – plantées à l’aise au long de la minuscule route ronde – qui semblaient se dévisager plus intimement qu’au travers d’une pelouse de jardin. Le marais soufflait entre les maisons son haleine verte et pourrie : derrière les murs de torchis bougeait une vie terreuse, sans âge, pétrie à même la glaise et l’eau, - coupant les roseaux, creusant la tourbe, appâtant l’anguille et la carpe. Simon arrêta quelques instants sa voiture pour écouter : il sembla d’abord que ce fût le silence. Puis le froissement faible des roseaux passa avec une bouffée de vent ; des cris d’enfants montèrent de l’autre bout du pâtis, aussi suraigus que des cris de martinets. Puis des voix d’hommes toutes proches, à l’abri derrière un appentis de charrettes : voix du soir qui parlent pour parler, plus égales et moins hautes, déjà au bord du silence, avec de longs intervalles, comme si à travers elles la trame de la journée se défaisait. Puis le gong lointain d’une casserole heurtée, passant par une porte ouverte – l’épais froissement de roseaux d’une toue invisible, le râclement mou, étouffé, de la proue plate glissant pour l’accostage sur la vase de la berge, et le bruit final de bois heurté de la gaffe reposée sur les planches, pareil au verrou tiré de la journée finie. Il écouta encore une minute, envoûté, comme s’il avait prêté l’oreille aux calebasses d’une clairière africaine. Puis il remit la voiture en route. Ces arrêts de quelques minutes, quand il roulait longtemps, le réajustaient et l’équilibraient un peu à la manière du diapason de l’accordeur ; dans le silence que creusait le répit du moteur, les bruits vivants de la terre venaient faire surface avec une puissance de surgissement vierge : une petite chanson nulle et pénétrante qui le mettait à flot, un élément porteur qui noyait sans violence le souci sous sa nappe refermée d’eau claire. Il se sentait de nouveau raccordé, aussi soudainement que dans l’écouteur du téléphone on perçoit la tonalité...