Ce site est dédié aux promenades littéraires.
Mais qu'est-ce qu'une "promenade littéraire" ?
Je me risque à répondre: "Une promenade littéraire est un genre de texte qui relate une ou plusieurs promenades dans un même lieu géographique et qui met l'accent sur la description de ce lieu en même temps que sur les rapports qu'il entretient avec le promeneur." La Forme d'une Ville de Julien Gracq qui présente une assez longue évocation de Nantes parcouru par l'auteur et les souvenirs qui sont liés à ses parcours me paraît un bon exemple de promenade littéraire.
Cette brève réponse et celle plus longue que je présente plus bas ne sont bien sûr que des propositions. L'objet précis de cette page est d'abord justement de débattre pour mieux cerner un genre qui n'a pas encore de définition canonique. Toutes les contributions à ce sujet seront bienvenues.
Le meilleur moyen de savoir ce qu'est une promenade littéraire c'est d'abord d'en proposer des exemples. Je le ferai pour ma part. J'invite tous les lecteurs à le faire à leur tour, soit en donnant seulement la référence des textes qui leur paraissent s'y apparenter, soit en en faisant le compte-rendu, soit en proposant des textes qu'ils auraient écrits eux-mêmes. (Pour contacter l'administrateur du site cliquer : ICI)
En plus des textes, on pourra aussi proposer des vidéos qui paraissent entretenir avec la promenade littéraire une relation assez proche.
Bienvenue à tous sur ce site qui se veut d'abord un espace convivial d'échanges, de promenade et de lecture.
Les promenades dont on parle ici ne sont pas ces sortes de pèlerinages sportifs où l’on marche sur les pas d’un grand écrivain dans les décors de ses romans. Elles ne sont pas faites avec les jambes mais avec la main qui tient la plume. Ce sont des écrits donc et parmi les plus modestes. Aussi brèves souvent que les nouvelles, elles sont encore plus pauvres en péripéties, semblent progresser au hasard, sans souci de construction et à peine se conclure. Sans l’action trépidante du roman, elles n’ont même pas le charme du conte grand ouvert sur l’inaccessible, puisqu’elles nous font voir des lieux publics, dénommés, connus le plus souvent et qu’on pourrait visiter à son tour. Certes elles peuvent aller jusqu’à embrasser « la forme d’une ville », mais se limitent volontiers à un coin de campagne, aux « eaux étroites » d’une petite rivière, à une plage un peu distendue, à une île de Loire…(1)
Ces écrits de peu ont pourtant eu parfois la faveur des plus grands et, tout près de nous, Gracq semble bien avoir accordé sa secrète préférence à un genre que Rousseau lui-même avait initié. Pour la première fois peut-être dans la littérature, le Promeneur solitaire désigne un texte entier, fût-il un simple chapitre, par l’étrange mot de promenade. Certes, c’est un genre bien flou, difficilement saisissable dont il esquisse d’abord les contours. Un genre même qui semble s’inscrire en faux dans la littérature qu’on voit toujours guindée, soumise aux lois sévères de la composition. « Ces feuilles, dit-il dès sa première promenade, ne seront proprement qu’un informe journal de mes rêveries... Du reste toutes les idées étrangères qui me passent par la tête en me promenant, y trouveront également leur place. Je dirai ce que j’ai pensé tout comme il m’est venu, et avec aussi peu de liaison que les idées de la veille en ont d’ordinaire avec celles du lendemain.»(2)
La cinquième promenade cependant aide mieux à entrevoir la naissance d’un genre finalement descriptif que les propos de la première annonçant une simple annexe aux Confessions, seulement plus libre. La « promenade littéraire » le sera toujours mais enclose dans un lieu géographique précis qui la cerne et la limite, dont elle nous fait voir les paysages réels et dont elle tire une part essentielle de sa substance. Là c’est l’île Saint-Pierre au milieu du lac de Bienne où Rousseau déambule, flâne, herborise, observe, contemple, médite sur ce qu’il voit et ce qu’il entend. Certes la méditation prend le pas encore. Le paysage reste à l’état d’esquisses convenues. Les quelques aperçus sur l’île, sur le lac et ses rives sont bien loin des multiples vues, si dessinées, si délinées que Gracq nous montrera de Nantes en l’arpentant. Mais on n’est plus dans l’abstration classique où le décor est pâle et sans consistance. Il prend lumière, couleur, forme et corps en attendant la vie.
Le décor dans la promenade littéraire peut devenir personnage. Gracq, sensible à « l’odeur, au hâle, au grain de peau »(3) de Nantes, parlera d’elle comme d’une femme. Mais la personnification du lieu passe d’abord par son individualisation, qui ne suffit pas cependant à faire la marque d’un genre. La promenade littéraire n’est pas une savante monographie, un exposé de géographe, un descriptif qui attendrait sa place dans un guide touristique. En quelques lignes nettes, Gracq fait un sort aux visites doctement guidées : « Les promenades « culturelles » et « pédagogiques » à travers la ville étaient inconnues de la scolarité de l’époque : le décalage appris, qui, pour nous, très tôt, isole artificiellement, pour les exalter, de la masse vivante d’une ville les chefs d’oeuvre qui ont levé d’elle et qu’elle a nourris, n’existait pas pour moi. J’allais à l’aventure, en petit sauvage, dans les rues d’une ville non triée, non étiquetée, non répertoriée, me laissant imprégner instinctivement de ses masses de pierre inégales, de ses trouées de lumière, de ses chemins d’eau, des tranchées ombreuses de ses rues encaissées, comme on s’imprègne d’un paysage... »(4) Propos d’une personnalité forte et particulière, qui ne sauraient faire loi pour un genre, me dira-t-on. Eh bien, si, justement ! Une promenade n’existe pas sans promeneur, s’oriente selon la pente de son caractère, de ses attirances et aussi de ses répulsions. Le promeneur n’est pas un visiteur, un excursionniste, un touriste. Il est celui qui ne se laisse mener que par lui-même au plus profond, au plus naturel de ses goûts. Une promenade littéraire c’est d’abord le rapport d’un être et d’un lieu. Revenons à Nantes et à Julien : « Pour s’être prêtée sans commodité, pour ne s’être jamais tout à fait donnée, peut-être a-t-elle enroulé plus serré autour d’elle, comme une femme, le fil de notre rêverie, mieux jalonné à ses couleurs les cheminements du désir.»(5)
Ni nouvelle, ni fiction donc, ni descriptif ou monographie, la promenade littéraire n’est pas non plus un carnet de voyage. Le voyage est lié à l’inattendu des rencontres, au dépaysement de l’exotisme, au frémissement des découvertes. Rien de cela dans la promenade où l’on n’est jamais très loin de chez soi, d’un endroit où l’on a séjourné longtemps, sinon du lieu précis de sa naissance . A cause de cela, le sol qu’on foule a des trouées de temps qui nous font tomber dans un passé intime, délicieux souvent, mais pas toujours, parfois troublant, inquiétant même. C’est comme si l’on rencontrait des strates de vie ancienne qui vont jusqu’à se perdre au-delà de toute mémoire et touchent à des moi inconnus dont la seule altérité d’abord nous est sensible. Gracq, déjà vieillard quand il écrit sur Nantes, rencontre au-delà du jeune homme qu’il fut, le collégien voire le garçonnet dont l’âme d’alors lui échappe avec des fragments de ville à jamais perdus. On songe avec regret à des secrets parfois perçus mais qu’il ne nous confie pas dans ses pages un peu trop lisses. La promenade chemine en taupe dans le même terreau que l’autobiographie.
« Littéraire », la promenade ? En quoi donc ? Seulement pour avoir rapporté une collection de descriptions et de souvenirs liés à un lieu où l’on est revenu et qu’on a recouverts sous le vernis d’un beau style ? L’adjectif est si flou, si galvaudé que cette justification-là suffirait. On peut aussi chercher la littérarité ailleurs et la voir ou non s’épanouir. Dans l’unité d’une forme dont la liberté n’était qu’apparence et qui se construit en quelque sorte viscéralement. Dans les échos entre soi et un lieu qui nous tient à l’âme. Dans le réseau inédit mis en place par le jeu de l’écriture et qui peut faire surgir un sens inventé et pourtant vrai. Il n’y a pas de forme de ville, d’île ou d’autres lieux plus belle et plus neuve que celle que l’homme peut faire apparaître quand il y promène avec ses pas son coeur, sa mémoire et ses secrets…
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